Dossiers Thématiques

L’académie du bien vieillir vous a proposé pendant la semaine du 10 au 14 avril 2017 une thématique sur les 5 sens. Retrouvez le book numérique dès aujourd'hui!

Acte 1 - Le cercle vicieux

Auteur : hervé.petit
Publié le : 22/12/2016

Permettez-moi de vous présenter Mme Marie Fragile.

Mme Fragile a 82 ans. Elle vit modestement, mais confortablement, dans un petit appartement d’une banlieue tranquille, de façon sereine et sans soucis.

Or,  depuis quelques semaines, ce bel équilibre est rompu. Sa fille Agnès, laquelle passait la voir pour prendre le café tous les samedis, vient de prendre sa retraite. Ce qui devait être une bonne nouvelle pour sa mère, en augmentant la disponibilité de sa fille et donc la probabilité de passer du temps avec elle, prend un fâcheux virage.  En effet, Agnès et son époux Patrick ont décidé de déménager pour la côte vendéenne afin de se rapprocher de leurs petits-enfants qu’ils ont peu vus au cours de leurs années d’activité professionnelle. Inutile que je vous décrive les dessous de tiroirs mais sachez seulement que Patrick, ne s’étant jamais vraiment entendu avec sa belle-mère, a mis une certaine pression sur son épouse pour faire passer le projet.

Voilà donc Mme Fragile toute seule, un peu déboussolée. Le quotidien lui semble étrange depuis le départ de sa fille. Alors, bien sûr, elle l’a au téléphone. Mais cela ne remplace pas un contact en chair et en os. Et les jours qui s’écoulent lui donnent une fâcheuse impression. Comme si elle ne faisait que passer du temps en attendant l’arrivée, qu’elle suppose inéluctable, des difficultés physiques sérieuses. Ce n’est pas très enthousiasmant, n’est-ce pas ? Les jours sont gris, elle se sent davantage fatiguée. Le fauteuil du salon accompagné du tictac de l’horloge meublent de longues heures. Quand le matin était autrefois un réservoir de potentialités, il devient ennuyeux, agressif. Parfois même elle reste au lit, ou se lève plus tard et traîne en robe de chambre (ce que sa mère n’aurait ô grand jamais osé faire !). Mais que voulez vous : à quoi sert de se lever et de s’apprêter si l’on n’a rien de prévu de particulier ?

Aussi sort-elle moins. C’est bien dommage. Ainsi ne profite-t-elle plus du petit supermarché d’en bas, où elle avait plaisir à faire quelques courses plusieurs fois par semaine. Pourtant il était gentil le petit jeune, toujours un mot aimable, toujours à prendre de ses nouvelles. Se demande-t-il ce qu’elle devient ? Sans doute pas, se dit-elle.

Bon, qu’y a-t-il pour dîner ? Ah, il reste dans ses placards un paquet de petits beurres et une boîte de thon à l’huile. Cela fera bien l’affaire car elle n’a pas si faim que ça. La preuve : elle n’a rien mangé à midi et pourtant cela va bien. Alors va pour le thon et les petits beurres. Elle trempe les biscuits dans l’huile. Le goût est bizarre mais ce n’est pas si mauvais que ça. Elle se demande tout de même ce qu’elle mangera demain, mais cette pensée est vite oubliée. Demain est un autre jour, et elle en a vu d’autres pendant la guerre.

Elle sent bien que sa fille s’inquiète au téléphone. Elle ne lui dit rien et les conversations sont convenues. Parfois même elle laisse sonner le téléphone. Après tout, c’est elle qui est partie, qui l’a laissée. Alors qu’elle s’inquiète, non mais !

Ce qui l’ennuie tout de même c’est ce mauvais rhume qui refuse de partir. Son nez est toujours pris et il lui semble que cela fait des mois qu’elle se mouche avec du papier toilette. Et puis cette toux qui arrive avec l’hiver... La veille, elle est sortie pour la première fois depuis longtemps pour aller à la ville et voir les décorations de Noël. Cela lui a fait du bien, de voir des gens, même si elle ne s’est pas sentie très sûre sur ses jambes. Heureusement que le chauffeur de bus a fait attention et n’a pas conduit comme un fou. Elle se serait bien laissée tenter par un petit vin chaud mais cela n’aurait pas été raisonnable.

C’est en voulant revenir chez elle qu’il y a eu un problème.

Tout d’abord, allez savoir pourquoi, elle s’est perdue. Pourtant elle est née dans cette ville et elle en connaît chaque recoin, depuis le temps qu’elle vit ici. Apparemment pas. Il faut dire aussi que tout change si vite. Pendant ce qu’il lui a semblé être des heures, elle a erré de ci de là, sans oser demander son chemin, en espérant reconnaître un bâtiment, un nom de rue, mais rien. De plus en plus fatiguée, elle finit par entrer dans une parfumerie pour demander son renseignement. Et là, le contraste entre le froid extérieur et la puissante bouffée chaude et saturée d’odeurs de l’intérieur du magasin, le monde s’est mis à tourner. Elle tenta de se retenir au chambranle. Sa main, autrefois si solide, la trahit, comme si elle n’avait plus de force. Elle glissa et chuta lourdement au sol.

Puis le noir.

 

A suivre…

 

 

Semaine thématique avec le soutien de MSD France