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L’académie du bien vieillir vous a proposé pendant la semaine du 10 au 14 avril 2017 une thématique sur les 5 sens. Retrouvez le book numérique dès aujourd'hui!

Autonomie, fragilité, dépendance

Auteur : gilles.berrut
Publié le : 11/12/2015

Peut-on caractériser uniquement les difficultés des personnes âgées par le concept de dépendance comme si c’était la description globalisante qui permettait de mettre ensemble personnes âgées, personne en situation de handicap voire d’autres difficultés d’insertion sociale ? 

La tentation est d’autant plus forte que le législateur devant l’absence d’intérêt du monde médical pour ces aspects a été contraint de placer la dépendance dans le secteur social uniquement, aussi bien pour son évaluation que pour sa compensation. Les soucis de gestion et de régulation de la dépense publique pour la solidarité tendent à réunir artificiellement des problèmes différents dans l’espoir de bénéficier de « gain de productivité ». Ceci a progressivement cristallisé une pensée, non voulue initialement, qui tend à considérer que le vieillissement est caractérisé par la dépendance. Comme le vieillissement n’est pas une maladie mais un état de vie normal, la dépendance n’est pas liée aux maladies. Ce syllogisme du niveau de « Socrate est un chat, etc. » a eu un effet considérable, ce d’autant que cette dérive s’est faite insidieusement entre 2 mondes qui ne se parlaient pas ou peu, les professionnels de santé et les travailleurs sociaux. Les gériatres à l’orée de ces camps retranchés ont bien essayé d’alerter, mais les enjeux de position, de budget, de reconnaissance et autres, rendaient inaudible leur parole. Parfois les gériatres étaient eux-mêmes partie prenante d’un camp ce qui n’améliorait pas la limpidité de leur paroles. La Loi HPST (Hôpital Patients Santé Territoire) et la création des Agence Régionale de Santé a l’ambition de recoller les morceaux.

Pour échapper au dilemme d’une réduction de la vieillesse à la dépendance, l’expression perte d’autonomie, semble plus adaptée. L’autonomie, qui signifie de pouvoir vivre en se donnant ses propres lois (auto-nomos) fait appel à un principe politique et moral essentiel. Elle prend racine aux sources mêmes de la réflexion philosophique et est portée régulièrement d’Aristote à Kant pour s’affirmer comme la condition sous-jacente à la reconnaissance de l’individu, et donc justification première non seulement de la démocratie, mais de l’obligation d’une protection sociale et d’une couverture pour les risques de la vie. L’autonomie est en quelque sorte le but ultime de toute prise en charge. Quoi de plus élevé que d’aider un patient à devenir autonome! Quelle plus grande sagesse pour un médecin ou soignant que de permettre au patient de pouvoir se passer de ses services!

Mais est-ce que dépendance et perte d’autonomie sont synonymes ? Sans doute pas. Le fait d’avoir besoin d’autrui pour faire sa toilette et effectuer un transfert entre lit et fauteuil, représente une limitation pour la réalisation des actes de la vie quotidienne, il s’agit d’une dépendance. Mais est-ce une raison pour considérer que le sujet ne peut plus vivre selon les lois qu’il se donne ? Pour affirmer que son opinion comme citoyen n’a plus de validité ? Que son désir pour son avenir n’a plus à être entendu ?

Alors, remplacer dépendance par perte d’autonomie peut être responsable d’un mal plus grand que celui de considérer comme dépendant celui qui ne peut suffir à lui-même pour les actes de la vie quotidienne. Si le terme de perte d’autonomie vient prendre lieu et place dans nos paroles de celui occupé actuellement par dépendance, le glissement sémantique vers un glissement du sens est à craindre. À quoi bon vouloir recevoir la parole d’une personne âgée comme une parole compétente sur son avenir, puisque de fait son Allocation Personnalisée pour l’Autonomie (APA) vient affirmer qu’elle n’a plus voix au chapitre en terme de projet et d’avenir - elle a perdu son autonomie.

La solution serait de préciser de quelle partie de l’autonomie on fait mention. Lorsque l’on nomme la dépendance, on centre son discours sur une partie de l’autonomie qui concerne l’aptitude a effectuer des actes et donc on se rapporte à la fonction en terme de capacité. Il faudrait donc préciser que la dépendance est une perte d’autonomie fonctionnelle.

Ainsi, avoir une perte d’autonomie fonctionnelle ne remet pas en cause notre volonté de consentir ou de refuser une décision thérapeutique ou sociale ; ne supprime pas le devoir d’être informé, éduqué, consulté ; ne prive pas des droits y compris lorsque l’on est en institution.

Ces discussions sémantiques sont essentielles car de la définition et l’utilisation des mots adéquats viendront la possibilité de faire évoluer la place de la personne âgée par rapport aux aides et aux soins qu’elles nécessitent, non pas du fait de notre bonté supposée mais du fait de notre commune humanité, de notre commune autonomie.