Dossiers Thématiques

L’académie du bien vieillir vous a proposé pendant la semaine du 10 au 14 avril 2017 une thématique sur les 5 sens. Retrouvez le book numérique dès aujourd'hui!

Entrée interdite

Auteur : herve.petit
Publié le : 26/04/2017

- Désolé, l’entrée est interdite.

- Comment cela ?

- L’entrée est interdite.

- Mais enfin ? C’est bien la première fois que l’on m’interdit l’entrée. Je peux vous dire que cela fait longtemps que je traîne dans le coin et tout le monde m’a très gentiment accueilli. Vous pouvez demander autour de vous. J’ai notamment fait un vrai malheur dans une école maternelle à deux pas d’ici pas plus tard que la semaine dernière. J’en ai profité pour me disséminer chez tous les frères et sœurs du quartier. J’ai encore quelques crèches sur mon planning pour les prochains jours, et quand on pense qu’une personne infectée peut me présenter à dix ou quinze de ses petits copains, vous imaginez que je ne chôme pas.

- En effet.

- Et donc ? Je peux rentrer ?

- N’insistez pas, l’entrée est interdite aux virus.

- Ah. Mais moi je ne suis pas n’importe quel virus, voyez-vous.

- Oui, j’ai bien noté monsieur. Pour être plus précis, l’entrée est interdite à bon nombre de vos collègues, vous y compris.

- Lesquels ?

- Tuberculose, tétanos, diphtérie, polio, coqueluche, hépatite B, fièvre jaune, méningocoque A et C…

- Et bien, ça vaut mieux que d’attraper la scarlatine, votre histoire. Et c’est tout ?

- C’est déjà pas mal.

- Et pour les autres ?

- Les autres virus ?

- Oui. Les autres virus, les autres bactéries hostiles, tout ça quoi. Nous qui entrons chez les gens pour refaire leur déco intérieure le temps d’une joyeuse semaine.

- Quelques-uns peuvent encore rentrer, c’est vrai.

- Et moi, par contre ?

- Vous non.

- Mouahala, alors bonjour la discrimination.

- Désolé.

- Vous ratez quelque chose, vous savez. Quand je suis de la fête, cela donne un truc vraiment inoubliable.

- Hmmm ?

- Par exemple je donne une forte fièvre, le nez qui coule, les yeux qui larmoient…

- Comme tout le monde, quoi.

- Attendez, après un petit temps, je cause de merveilleuses éruptions cutanées rouges en plaques sur tout le corps. Ça fait très « Noël ». Je touche davantage les enfants, bien sûr, c’est plus rigolo et comme ils passent leur temps à se faire des papouilles en collectivités, j’économise une fortune en frais de déplacements. Je ne répugne pas non plus aller faire un petit tour chez un adulte à l’occasion. De préférence quelqu’un semblant sans défense, tranquille, se croyant à l’abri des maladies infantiles. Quelqu’un comme vous.

- Hmmm….

- Vous ne voulez vraiment pas voir ça ? Je suis sûr que vous pourriez même le mettre sur votre plaquette commerciale, en lettres dorées : Organisme infecté par la rougeole. Je vous le jure, ça fait son petit effet. Le temps de ma présence, vous doubleriez les entrées.

- Non, désolé, l’entrée est interdite.

- Bon, et bien sans vouloir vous commander, je suis un virus hautement contagieux. Je crois que je vais me passer de votre permission et rentrer quand même. Et puis ça a l’air joli chez vous, cosy comme on dit. Je crois même que je vais y rester et m’y installer un petit bout de temps.

- Vous voulez vraiment rentrer ?

- Puisque je vous le dis.

- Bon, et bien allez-y, mais ne dites pas que je ne vous aurais pas prévenu.

- Prévenu ? De quoi.

- Que l’entrée était interdite. A cause du ROR.

- Le ROR ?

- Le vaccin. Rougeole-Oreillons-Rubéole. Vous ne connaissez pas ?

- Le vaccin…. Euhh, excusez-moi mais je pensais…. Enfin… Je vais repasser.

- Vous êtes sûr ? Parce que moi ça m’est un peu égal. Il y a déjà plusieurs de vos collègues qui ont essayer d’entrer.

- Ah ?

- Oui, les oreillons notamment. Il est amusant votre collègue, avec ses deux grosses bajoues, on dirait un hamster obèse.

- Oui, très. Mais euh ne changez pas de conversation. Et dites-moi plutôt ce qu’il s’est passé.

- Et bien j’ai fait comme avec vous, j’ai dit que l’entrée était interdite, mais il a tellement insisté, j’ai fini par le faire rentrer. Mon bon cœur me perdra. Après tout, s’il veut se faire dévorer par le système immunitaire, moi ça m’est un peu égal. J’essaie juste d’être sympa et de bien faire mon boulot.

- Oui, et c’est très aimable à vous d’ailleurs. Oh mais dites donc, il est déjà cette heure-ci ? Et moi qui suis garé en double-file.

- Oui, si j’étais vous je filerais aussi. Enfin, c’est vous qui voyez. Si vraiment vous voulez rentrer, on peut s’arranger.

- Non, non, ça ira finalement. Vous avez été très aimable.

- Allez, au revoir.

- Au revoir à vous. Et passez le mot à vos amis Monsieur Rougeole.

- Je n’y manquerai pas.

Hervé Petit

Psychosociologue et psychogérontologue