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La cognition fatiguée

Auteur : hervé.petit
Publié le : 22/12/2016

Nous parlions des difficultés, n’est-ce pas ? Apprenez donc qu’il m’arrive aussi d’être moins performante.

Lorsque je suis surchargée, lorsque je dois aller très (trop) vite, que vous êtes sous le coup d’une émotion ou lorsque vous êtes fatigué(e). Avec l’âge aussi parfois, bien que cela dépende beaucoup des individus. De votre parcours, de votre capacité à m’utiliser à l’aide de méthodes efficaces, ce régulièrement et avec pugnacité. De votre état de santé aussi parfois. Si je commence à baisser, et bien, je fais ce que je peux. Mais je dois reconnaître que, si je ne me remets pas rapidement en selle, les choses peuvent devenir un peu plus compliquées.

Ainsi, vous souvenez-vous de mon premier mode de fonctionnement ? C’est celui qui est lent, précis, intentionnel et coûteux en énergie. Diminuez les ressources en énergie et qu’obtient-on ? Un révélateur. Pour comprendre cela, le plus simple est de prendre l’exemple de la mémoire.

Lorsque je suis très en forme, que je ne suis ni perturbée, ni en manque d’énergie, je n’ai aucune difficulté à maintenir mon efficacité à haut niveau. Cela vous permet de vous souvenir aisément de tout un tas de choses, même si vos moyens mnémotechniques ne sont pas du tout au point. Ainsi, si l’on vous donne une liste de mots comme « bateau, table, fenêtre, ciel, voiture » et que vous devez la répéter un peu plus tard, vous pourrez sans doute le faire. Et ce même si vous n’avez pas fait l’effort d’organiser cette liste dans votre tête afin de pouvoir vous la rappeler plus aisément. En remarquant notamment que dans le lot il y a deux moyens de transport (bateau, voiture) et deux mots liés à l’univers de la maison (table, fenêtre). Mais si je manque d’énergie, je ne pourrai retrouver cette liste de mots que si elle a été organisée préalablement. Mon manque d’énergie va ainsi révéler si vous utilisez des méthodes peu efficientes. Exactement de la même façon que le vieillissement biologique révèle tous les défauts de conception des objets vous entourant, défauts qui n’apparaissent pas tant que vos capacités physiques et sensorielles sont optimales. Les escaliers en colimaçon que l’on doit grimper du bout du pied, les caddies trop grands impossibles à manœuvrer, les marches trop hautes pour entrer dans le bus, les caractères minuscules des livres et des magazines et autres joyeusetés du monde.

Voici donc le premier problème lorsque je fatigue : quand vous me sollicitez intentionnellement, pour peu que vos méthodes soient un peu brouillonnes, je ne vais pas pouvoir vous servir correctement. Je ne parviendrai donc pas à vous rappeler en temps et en heure la venue du plombier ou le numéro de téléphone de votre fille. En outre, deuxième changement, ce qui me prenait déjà du temps auparavant va m’en demander de plus en plus. Je vais passer du mode de fonctionnement lent au mode de fonctionnement très lent. Désolée, mais ce sera le prix à payer pour que je maintienne le plus longtemps possible des performances élevées.

Il y a néanmoins une bonne nouvelle là-dedans, c’est qu’en acquérant des méthodes adaptées, notamment au niveau mnésique, il vous sera possible d’améliorer les choses de manière significative. Je ne vous le cache pas, il faudra faire des efforts, ce qui n’est pas toujours évident lorsque l’énergie manque. Sans parler du fait que cela réveille le gros chien des émotions, cette peur que vos capacités intellectuelles soit en déclin, et que je me retrouve à devoir utiliser de nouvelles techniques pas toujours évidentes pendant que le saint-bernard de service me mord les mollets.

Le troisième problème qui se manifeste lorsque je fatigue est lié à mon second mode de fonctionnement : celui  rapide, approximatif, automatique, économe en énergie. En effet, lorsque je baisse, je vous le donne dans le mille, je vais utiliser préférentiellement ce deuxième mode. Ce sera toujours la même histoire : je vais tenter de me débrouiller pour accomplir les mêmes tâches mais avec moins de ressources. Parfois, nous l’avons vu,  je prendrai plus de temps ; parfois je passerai de manière peu pertinente en mode rapide-approximatif. Cela marchera souvent mais conduira aussi à un certain nombre de déboires à l’occasion. En effet, cela va m’obliger à accomplir certaines tâches avec un mode de fonctionnement qui n’a pas du tout été conçu pour elles. Un peu comme lorsque l’on n’a pas de marteau et que l’on tente d’enfoncer un clou en le frappant du manche du tournevis. Je vais donc commencer à rater ici et là des opérations qui auparavant ne m’auraient posé aucun problème. Cela va surtout concerner les grosses tâches intellectuelles complexes, de type raisonnement, planification et prise de décision, ce qui est tout de même ennuyeux pour vous.

Quels vont être les impacts sur votre vie au quotidien ? Cela peut être très contrariant. Surtout que, vous le savez bien, votre personne dépasse très largement votre simple capacité à effectuer des opérations mentales. Vous êtes toujours plongé(e) dans un environnement comportant des gens et des objets. Je vous procure en outre une vision de vous-même et de votre vie passée, présente et à venir. Et tout ceci va réveiller ce fichu saint-bernard émotionnel qui va mettre la pagaille partout ! C’est pour cela qu’il est difficile de parler de cognition fatiguée sans prendre en compte l’ensemble de ces facteurs. Je dois humblement le reconnaître, même si j’aurais préférée être le seul point de mire de cette attention, mais j’agis toujours au sein d’un contexte matériel, social, psychologique et émotionnel.

Prenons un petit exemple : mettons que vous deviez taper votre code de carte bleue pour régler vos achats de Noël. Or, vous n’êtes pas très en forme en ce moment. Je dispose donc de peu d’énergie pour vous servir correctement. Je vous souffle les deux premiers chiffres du code puis, pouf, je ne dis plus rien. Je n’ai en effet en réserve aucun moyen mnémotechnique efficace pour me rappeler les deux derniers. En outre, comme vous devez les taper rapidement pour finir votre code, je ne dispose pas du temps nécessaire pour mettre en place mes stratégies mnésiques habituelles. C’est donc le trou de mémoire. Mais en plus, vous avez en face de vous un vendeur bien sympathique, certes,  mais qui vous observe. Va-t-il se rendre compte de ce qu’il se passe ? Argh ! Voilà ce stupide saint-bernard émotionnel qui débarque et m’attrape le mollet pendant que j’essaie à toutes forces de vous aider. Je n’ai pas le choix et je passe en mode de fonctionnement rapide-approximatif. Plutôt que d’essayer de me souvenir des deux chiffres manquant, je me souviens vaguement que cela forme une croix sur les touches du clavier. Je vous souffle cette information et vous tentez votre chance, mais cela ne marche pas et l’appareil vous annonce « code incorrect ». Vous devez essayer de nouveau mais cette fois-ci le stress est maximal. Autant dire que le saint-bernard est en train de me tirer à plat ventre vers l’extérieur tandis que je me retiens du bout des ongles aux pieds du buffet. Je ne peux que demeurer en mode rapide et vous redire que le code forme une croix. Ainsi, pour cette deuxième tentative je ne vous redonne même pas les deux premiers chiffres. Admettez aussi que je fais ce que je peux. Et c’est l’échec. De nouveau « code incorrect ». Vous dites « ohlàlà c’est compliqué ce code » pour tenter d’obtenir un regard compatissant du vendeur et de calmer le saint-bernard mais le vendeur fait une drôle de tête, avec un sourire crispé qui ne calme rien du tout. Mon Dieu, il y a même d’autres clients derrière vous qui attendent ! Et voilà que je perds les pédales et vous souffle une pensée automatique, c’est-à-dire quelque chose que vous pensez fréquemment, ce qui explique que je puisse le faire même quand c’est la pagaille canine dans votre tête. Cette pensée est « je suis un(e) incapable ». Le saint-bernard créé par le stress devient soudainement déprimé et me saute dessus en pleurant pour m’écraser sous ses quatre-vingt kilos. Je ne peux plus trop vous aider à part continuer sur le même mode « je suis un(e) incapable », « je n’y arriverai jamais », « qu’est-ce que je vais devenir ».  Je tente désespérément de repartir à la recherche du code mais cette pensée automatique ne me laisse aucun répit et je ne parviens pas à l’inhiber car je n’ai pas assez d’énergie. Inutile de préciser que pour vos achats de Noël, il faudra repasser la semaine prochaine...

Voilà, j’espère que ce petit aperçu de mon travail et des difficultés qui sont parfois les miennes nous permettra de vivre en bon intelligence vous et moi, même lorsque vous m’en voulez ou êtes insatisfait(e) de mes performances. Ce n’est pas toujours facile mais sachez simplement que je fais toujours de mon mieux et que c’est toujours un plaisir de vous servir et de travailler avec vous.

Non ! Ne souriez pas surtout, voilà le saint-bernard qui débarque de bonne humeur. Il veut jouer ! Au secours !!

 

Semaine thématique avec le soutien de MSD France