Dossiers Thématiques

L’académie du bien vieillir vous a proposé pendant la semaine du 10 au 14 avril 2017 une thématique sur les 5 sens. Retrouvez le book numérique dès aujourd'hui!

Le théatre de la vie

Auteur : herve.petit
Publié le : 02/11/2016

Le rideau s’ouvre sur une vaste pièce sombre éclairée par des torches et des braseros.

Les murs sont tendus de velours rouges et de tapisseries chatoyantes. Au fond, une grande baise vitrée donne sur un paysage indistinct n’apparaissant que lors de fréquents éclairs qui déchirent la nuit. Apparemment, ce lieu n’est pas commun...

Sept personnages sont sur scène. Deux hommes à blanche et en toge dont l’un est visiblement aveugle : respectivement Aristote et Homère ; Bouddha, méditant en position du lotus le dos à une plante verte ; Erik le Rouge : un guerrier viking barbu qui, détail incongru, a une hache planté dans le crâne ; Saint-Augustin, homme au teint sombre portant une robe de bure et au regard perpétuellement levé au ciel ; un publicitaire aux dents étincelantes ; et une septième personne dissimulée dans l’ombre.

 

Homère (l’homme aveugle, se promenant de long en large sur la scène)

Pas du tout mes chers amis, le sens de la Vie n’est pas celui que vous décrivez. L’objectif ultime n’est ni plus ni moins que d’être héroïque. Regardez Achille, regardez Agamemnon, regardez Léonidas.

Publicitaire

Mangez Léonidas, tu veux dire.

Saint-Augustin

Sans compter que cela sent très fort l’anachronisme

Homère (continuant de marcher)

 La ferme ! Bref, regardez-les, forts, beaux, héroïques, on n’en parle encore. De par leurs exploits, ils ont vaincu la mort. Voilà ce qu’est une vie réussie. La célébrité donne l’immortalité ! En outre...

Homère sans s’en apercevoir, part dans les coulisses et continue son monologue comme s’il s’adressait encore aux autres et on l’entend de moins en moins au fur et à mesure qu’il s’éloigne.

Erik le Rouge

Sans vouloir le contredire, c’est n’importe quoi ce qu’il raconte. Envoyer son sabre/marteau/bouclier/presse-purée dans la figure de ses ennemis, voilà qui a de la gueule. Voilà une vie valant la peine d’être vécue. Il s’est juste emmêlé les pinceaux sur la fin. L’objectif n’est pas que l’on parle de toi ensuite. Pfff, quel héroïsme à la noix. Gagner des batailles pour finir en interro écrite de classe de sixième, tu parles d’une réussite. Non, l’objectif dans tout cela c’est d’avoir une vie intense et furieuse afin de mourir les armes à la main. Seule manière de rejoindre le Walhalla.

Aristote

 Charmant, un paradis de beuveries où l’on se bat jours et nuits !

Publicitaire

Sans compter que son nom ferait un malheur comme marque d’électroménager.

Saint-Augustin

Cela ne choque personne qu’une vie réussie n’implique nécessairement de couper ses semblables en petits morceaux ?

Erik le Rouge

Tu pinailles. D’ailleurs on peut aussi les couper en lanières, en julienne, en rondelles, en...

Publicitaire

... et ce en moins de cinq minutes grâce à notre tout nouveau robot ménager « Wahalla super plus » !

Erik le Rouge (envoyant son poing dans les dents étincelantes du publicitaire)

 Tiens, électroménage-moi ça !

Saint-Augustin

Ce n’est pas ce que je voulais dire. Ce que je veux dire c’est que, voyez-vous, pour réussir sa vie, il ne faut pas tuer.

Erik le Rouge (abasourdi)

Pas même un tout petit peu ?

Saint-Augustin

Pas du tout. Car le Seigneur a dit « tu ne tueras point ». C’est un des dix commandements de Dieu. Une vie réussie implique de suivre ceux-ci et de ne pas pêcher. Ainsi seulement, en se rapprochant du Seigneur, nous pouvons accéder, s’Il le veut, au paradis après notre mort.

Aristote

Pour quoi faire ?

Saint-Augustin

Pour y retrouver tous les gens que l’on aime et que l’on a aimé et y vivre une éternelle vie de félicité auprès de notre créateur.

Erik le Rouge

Qu’est-ce que ça doit être ch...

Publicitaire (le coupant)

J’imagine qu’on doit te croire sur parole ?

Saint-Augustin

Oui, car la différence entre vous et moi c’est que j’ai raison et que vous vous avez tort. C’est simple, non ?

Aristote

Le logicien que je suis salue la subtilité argumentaire. Néanmoins il me faut recadrer un peu tout ceci. (A Saint-Augustin :) j’aurais tendance à abonder dans votre sens, Monsieur...

Saint-Augustin

Cela va de soi.

Aristote

...seulement votre théorie a autant de trous que mes chaussettes.

Publicitaire (regardant les pieds d’Aristote. Celui-ci est chaussé de spartiates)

Vous n’en portez pas !

Aristote

Précisément ! Mais laissez-moi vous éclairer. Ce que vous appelez « Dieu » n’existe pas. Ce qui existe est par ailleurs très simple et accessible à l’observation directe : c’est notre environnement. Pour le dire mieux, c’est l’univers et ses principes, lesquels sont immuables, justes et bons. Aussi, l’idée n’est-elle pas de se battre pour devenir un héros, elle n’est pas non plus de satisfaire par sa contrition les attentes d’un Dieu hypothétique. L’idée est d’avoir une vie ici et maintenant, régie non par nos désirs humains mais par les principes organisés du cosmos. Etant ainsi harmonisé avec l’univers nous en faisons pleinement partie et sommes pour ainsi dire immortels. La mort n’est alors plus qu’un passage sans importance pour le sage. Après la mort, nous demeurons une éternelle partie de l’univers.

Saint-Augustin

Alors votre belle perspective c’est de se retrouver recyclé en petit bout harmonisé de l’univers, un morceau par-ci dans un chou-fleur, un morceau par-là dans une gambas ?

Aristote (devenant tout rouge et bafouillant)

Vous schématisez... euh.... oui bon euhhhhhh... la mort n’est qu’un passage et, euh.....

Bouddha (ouvrant subitement les yeux)

Il n’a pas tort. L’expérience directe fait que...

Il s’interrompt car Homère vient d’apparaître côté cour, marchant le long de la scène en devisant.

Homère

Et là, Ulysse dit au cyclope qu’il s’appelle « Personne ». Vous comprenez l’astuce ? C’est qu’il n’était pas la moitié d’un imbécile notre Ulysse. C’est la parfaite illustration de ce que j’avançais tout à l’heure à savoir qu’il ne suffit pas de savoir se battre pour devenir un héros immortel. Ainsi, comme le démontre l’épisode du cheval de Troie...

Il disparaît côté jardin.

Bouddha

Oui, donc, je disais qu’Aristote n’a pas tort. L’expérience directe nous montre bien des choses, et notamment que rien n’existe indépendamment de tout le reste. Il en découle que rien, pas même nous, n’avons d’existence propre. La mort n’existe pas car nous n’existons pas non plus.

Erik le Rouge

Je n’ai absolument rien pigé !

Bouddha

Tout est vacuité. Le problème est la difficulté que nous avons à percevoir cette nature réelle des choses. Aussi, nous, petit agrégat de phénomènes se croyant existant, nous ne parvenons pas à nous extraire du cycle des renaissances. Ainsi restons-nous coincé d’incarnation en incarnation avec notre souffrance et notre karma.

Erik le Rouge (levant les yeux au ciel)

Voilà qui est plus clair...

Saint-Augustin

Je n’ai rien entendu de plus ridicule.

Bouddha

Oh, vous savez, vous n’avez qu’à tester vous-même. Il suffit d’une pincée de méditation et d’une pincée d’éthique. Je ne cherche pas à vous convaincre.

Il retourne en méditation. La scène est plongée dans un silence pensif. Puis :

Publicitaire

Peuh, vous êtes tous plus nuls les uns que les autres. La vérité c’est qu’il n’y a rien après la mort. Ni paradis glorieux, ni paradis de fer et de sang, ni paradis d’amour et de félicité ni gambas-brocoli en harmonie avec le cosmos ni réincarnation, ni rien. Tout ça c’est du vent. Il n’y a rien de rien de rien. Rien de rien vous dis-je ! RIEN !

Saint-Augustin

Si tu avais raison, ce serait bien triste et inutile. A quoi bon se lever le matin si la vie n’est guère que gigoter en attendant la mort ? Autant en finir tout de suite.

Erik le Rouge (tentant de saisir la hache plantée dans son crâne)

Si vraiment ça vous dit je peux vous donner un coup de main...

Saint-Augustin

Ce serait un pêché.

Erik le Rouge (dépité)

Ah ? Même quand on veut juste rendre service ?

Publicitaire

Ecoutez-moi jusqu’au bout. Oui, la vie s’achève un jour et il n’y a plus rien ensuite. Mais enfin, cela laisse la possibilité de la vivre exactement comme on veut ! Quitte à ce que ça s’arrête un jour, autant en profiter un maximum !

Aristote

En faisant quoi ?

Publicitaire (parlant de plus en plus vite)

En ayant une Rolex pardi ! Ou une Breitling, je ne suis pas sectaire. Et puis une grosse BMW. Et une deuxième plus grosse, et une troisième encore plus grosse et plus chère! Et puis un appartement avec vue sur la Seine. Et on consomme on consomme, on consomme, on consomme, et moins on a besoin de tous les objets que l’on achète et plus ils rendent jaloux les voisins et mieux c’est ! Et puis on a de beaux gros billets bien craquant dans le portefeuille et dans son coffre-fort, et ensuite on invite tous les pauvres qui ne sont même pas foutus de devenir riches à nous regarder nous rouler dedans pendant des heures arf arf arf ! Et ensuite on brûle tout devant eux pour les rendre très malheureux, et puis on a plus rien et puis on meurt et voilà.

Aristote

Allô Houston, on a un problème, notre publicitaire vient de perdre la boule.

Publicitaire (reprenant subitement constance)

Enfin bref, vous comprenez le principe.

Inconnue (se lève et entre en pleine lumière. C’est une femme d’environ 75 ans)

Excusez-moi de vous déranger, mais j’ai un peu du mal à suivre.

Saint-Augustin

Et vous êtes ?

Inconnue

Pardon. Je suis Marie Martin, je passais par là et je me suis arrêté un peu pour vous écouter. Et j’ai du mal à comprendre.

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C’est pourtant clair !

Marie Martin

Si je comprends bien, soit on vit sa vie d’une certaine façon pour – hypothèse invérifiable - obtenir quelque chose après la mort, ou la dépasser d’une façon ou d’une autre y compris en découvrant que nous n’existons pas, soit on part du principe qu’il n’y a rien après la mort et donc on vit uniquement pour son plaisir, lequel se borne à consommer ?

Les autres (ensemble)

Ex-ac-te-ment

Marie Martin

Et que diriez-vous d’avoir une vie avec des amis, une famille ? Donner de l’amour, recevoir de l’amour, pleurer, avoir peur et être soulagée. Danser, dresser des sapins de Noël et des nappes à carreaux ? Prendre du temps pour ceux que l’on aime, et même pour ceux que l’on n’aime pas, s’engager pour la communauté si on le souhaite, et aussi prendre du temps pour soi ? Prendre plaisir à son travail même si ce n’est pas facile tous les jours, gagner un peu d’argent car il en faut pour faire ce que l’on veut mais ne pas faire tourner sa vie autour de ça et économiser aussi régulièrement pour les vaches maigres. Etre heureuse simplement, sans chercher la lune ni l’enfer, mais en étant consciente de la chance que l’on a tout en s’accordant le droit de râler aussi à l’occasion ? Etre aussi malheureuse car on ne peut pas être heureuse tout le temps, puis laisser les nuages passer et savourer le soleil sur sa peau, la douceur des cheveux de ses petits-enfants, le vent des côtes bretonnes ou juste le silence ? Faire des folies, rencontrer des gens, se ridiculiser et rire de soi, rire aux éclats et aimer, aimer, aimer, aimer. Et quand c’est fini, c’est fini, mais au moins on aura vécu pleinement, pour soi, pour les autres, pour la vie elle-même.

Silence

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C’est nul votre truc, ça ne se vendra jamais !

Marie Martin

Oh, moi ce que j’en dis, c’est vous qui voyez ! Allez, je vous laisse, je me suis déjà mise en retard. A bientôt.

(elle sort)

Les autres (ensemble)

Mais...

Rideau.

 

Hervé Petit

Psychosociologue et psychogérontologue